Le Pacte de Croissance peut-il sauver l’Europe ?

Le 29 juin dernier, les pays de l’Union Monétaire se sont mis d’accord sur le Pacte pour la Croissance et l’Emploi (le Pacte de Croissance) ainsi que sur des mesures de recapitalisation des banques Espagnoles et Italiennes. François Hollande salue alors ce Pacte de Croissance comme un succès personnel. Alors, que s’est-il réellement passé ? Quels peuvent être les réels impacts du Pacte de Croissance ? L’économie Européenne est-elle sauvée ?

Un jeu de dominos

Un nouvel article du Monde daté du 6 juillet (1) révèle que la principale mesure de relance du Pacte de Croissance avait été esquissée par la Commission Européenne dès Octobre 2011. Bien avant l’élection de François Hollande. Bien avant que François Hollande en ait parlé pendant sa campagne. Le Pacte de Croissance réutilise en fait des fonds qui étaient disponibles avant et qui semble-t-il – quel que soit le résultat de l’élection présidentielle – auraient été utilisés dans ce sens.

Le 26 avril dernier, donc bien avant les élections Françaises, Mario Draghi – président de la Banque Centrale Européenne – propose ce Pacte de Croissance avec le soutien d’Angela Merkel (2). L’idée du Pacte de Croissance se répand parmi les dirigeants Européens et son adoption rapide est surtout le fait des difficultés politiques que doivent affronter des pays en crise. Quoi de mieux pour démontrer la capacité d’action des dirigeants politiques face à la crise que des mesures censées relancer la croissance ? Les pièces de ce domino sont déjà en place.

Pourquoi le Pacte de Croissance n’a-t-il pas été adopté plus rapidement ?

Le projet économique Européen de François Hollande comportait trois volets : le Pacte de Croissance, mais aussi la création d’Eurobonds et la taxe sur les transactions financières. Sans aucune de ces mesures, François Hollande se refusait de soumettre au parlement Français le Pacte Budgétaire Européen qui avait pourtant été signé par le président Français de l’époque, Nicolas Sarkozy. Or les Eurobonds se sont heurtés au veto de l’Allemagne (3) et la taxe sur les transactions financière s’est heurtée au veto de la Grande Bretagne et de nombreux autres pays (4).

Pour mieux comprendre Pas d’Eurobonds sans coresponsabilité de la dette

Le Pacte de Croissance était donc la seule porte de sortie de François Hollande pour pouvoir faire adopter le nécessaire Pacte Budgétaire Européen sans paraitre renier ses engagements. Le sommet du 28 et 29 juin ayant clarifié les positions Européennes sur les Eurobonds et sur la taxe sur les transactions financières, l’adoption de ce Pacte de Croissance a permis à François Hollande de sauver sa mise en présentant ce Pacte comme une réussite personnelle. Même si ce Pacte était déjà un acquis parmi les dirigeants Européens même avant l’élection de François Hollande. C’est de la politique.

Pour mieux comprendre Sortir de la crise : la nécessité du Pacte Budgétaire Européen

La question est de savoir si ce Pacte de Croissance peut avoir de réels effets de relance économique.

Les sommes allouées au Pacte de Croissance sont-elles en mesure de changer la donne économique ? Le Pacte pour la Croissance et l’Emploi libère en fait 120 milliards d’Euro (5). Cette somme se divise ainsi :

  • 10 milliards d’Euros octroyés à la Banque Européenne d’Investissement pour augmenter sa capacité de prêt de 60 milliards d’Euros.
  • 4,5 milliards d’Euros levés par l’émission d’obligations et qui doivent être investis dans des projets d’infrastructure « dans les domaines des transports, de l’énergie et du haut débit ». Ce sont les « project bonds ».
  • 55 milliards d’Euros par la réaffectation de fonds structurels Européens, notamment dans le cadre « de la recherche et de l’innovation, des PME et de l’emploi des jeunes ».

Sur les 120 milliards d’Euros annoncés, 55 milliards sont en fait des fonds Européens qui devaient de toute façon être dépensés d’ici 2014 (6). L’impact du Pacte de Croissance se fait donc réellement sur les 64,5 milliards d’Euros restant. Le PIB Européen étant de 13 500 milliards d’Euros (7), il s’agit de moins de 0,5% du PIB Européen. De plus, cette somme s’étale sur deux ans et demi, d’ici a 2014 (8). Donc rapportée à deux ans et demi de PIB, cette somme ne représente plus que 0,19% du PIB Européen.

Pour mieux comprendre le rapport Pacte de Croissance sur le PIB Européen, rapportons cela a l’échelle d’un ménage. En moyenne un ménage Français gagne 22 140 Euros par an (9). 0,19% de ce revenu représente 42 Euros par an, soit 3,5 Euros par mois. Si on ajoute les 55 milliards d’Euros de fond réaffectés au Pacte de Croissance, on passe de 42 à 78 Euros par an, et de 3,5 Euros par mois à 6,5 Euros par mois. C’est le sens de l’évidence que 42 ou 78 Euros ne change pas grand-chose à une famille gagnant 22 140 Euros par an.

Une mesure politique sans substance économique

À l’échelle de l’économie Européenne, c’est la même chose. Il ne faut donc pas s’attendre à un impact significatif du Pacte de Croissance. Il ne s’agit pas d’une mesure dimensionnée pour avoir un impact économique conséquent. On l’a vu, le Pacte de Croissance est avant tout une mesure politique permettant à François Hollande de clamer victoire pour avaliser le Pacte Budgétaire Européen – qui lui est nécessaire pour l’économie Européenne – sans sembler renier ses engagements électoraux.

Mais une victoire sans substance n’en est pas une. Ces jeux politiques qui ne permettent pas à la machine économique Européenne d’être relancée ne font au final que créer plus de frustrations parmi les électeurs qui désillusionnés se reportent ensuite sur d’autres candidats plus extrêmes.

(1) Le pacte de croissance était-il « dans les tuyaux depuis longtemps » ?, Par Philippe Ricard (Le Monde)
(2) Mario Draghi propose un pacte de croissance avec le soutien d’Angela Merkel (EurActiv/Reuter)
(3) Angela Merkel rules out eurobonds for ‘as long as I live’, par Szu Ping Chan (The Telegraph)
(4) EU countries divided on financial transaction tax, par Don Melvin et Toby Sterling (Associated Press)
(5) Conclusions du Conseil européen du 28 et 29 juin 2012 (Secrétariat General du Conseil Européen).
(6) La supercherie du « Pacte pour la croissance », par Thomas Coutrot et Pierre Khalfa (Le Monde)
(7) Économie de l’Union Européenne (Wikipedia)
(8) Zone euro : un pacte de croissance aux moyens limités (Le Monde/AFP/Reuters)
(9) Niveau de vie moyen des individus selon type de ménage (INSEE)

Le Marketing du Tatouage

Accepteriez-vous de vous faire tatouer contre rémunération ?

Aux Etats-Unis, porter un tatouage ce n’est pas particulièrement choquant. C’est même très courant. Un tatouage est avant tout une expression identitaire, et depuis longtemps de nombreux tatouages font référence à des marques identitaires telles que Harley Davidson. Dans un esprit qui rappelle les hommes sandwich de la crise des années 1930, une nouvelle tendance marketing apparait : le sponsoring de tatouage. Faites-vous offrir gratuitement un tatouage à l’effigie de votre marque préférée. Après tout, de nombreuses personnes portent déjà sur leur épaule un tatouage de Nike, Apple, ou même Google (1). Alors pourquoi ne pas le faire gratuitement ?

Ann Heppermann, journaliste à Marketplace, rapporte ainsi son expérience à Brooklyn, New York (2) où un tel événement a rassemblé quelques centaines de personnes autour de la marque de rhum Sailor Jerry : tatouage gratuit et un verre de Sailor Jerry offerts aux quelques 200 fans de la marque qui se sont présentés.

Une pratique profondément identitaire

Il ne s’agit pas simplement d’imprimer cette marque sur un t-shirt ou sur un sac. L’idée d’un tel marketing va au-delà du simple affichage de la marque. Le tatouage est une activité profondément identitaire. Chaque tatouage a toujours une relation personnelle avec son porteur. Il exprimer son vécu, son identité. Pour une marque, être tatouée la fait rentrer dans le panthéon des marques identitaires : les marques, qui, par leur seule évocation, permettent d’exprimer un mode de vie et un ensemble complet de valeurs. Une telle marque reste gravée dans le la conscience générale.

Toute marque est constituée de trois éléments : son identité visuelle (qui définit les lignes directrices visuelles), ses valeurs émotionnelles (sensées être communiquées au travers de la marque), et le logo (3). Le principe du tatouage peut être un medium particulièrement efficace pour représenter une marque avec le logo, l’identité visuelle qui s’apparente à l’identité visuelle du porteur du tatouage (tel un motard portant un tatouage Harley Davidson), et les valeurs émotionnelles qui s’attachent au mode de vie (réel ou imaginé) de la personne tatouée.

Une telle pratique ne peut pas s’appliquer à n’importe quelle marque

On peut ainsi facilement imaginer les limites de cette pratique marketing. Le porteur du tatouage doit pouvoir incarner à la fois l’identité visuelle et les valeurs émotionnelles de la marque. Cette adéquation se fait facilement entre des motards et une marque de motos, ou bien même entre un alcool et des personnes voulant faire la fête dans un bar. Parce que le tatouage est une pratique identitaire, ne se font tatouer une marque que des personnes se reconnaissant dans cette marque. Un biais d’autosélection se fait (4).

Mais toute marque n’est pas toujours en mesure de contrôler qui se reconnait dans cette autoselection, en particulier pour ce qui est des marques aspirationelles. Par exemple, un produit de beauté qui naturellement vise une clientèle féminine très large n’a pourtant intérêt à s’afficher qu’avec des femmes dont l’esthétique est en mesure de représenter cette marque. Ou bien une marque d’ordinateurs peut avoir une clientèle de geeks ou d’adolescents boutonneux alors que cette marque cherche à projeter une image branchée et simple allant au-delà de cette clientèle. Dans ce cas, offrir un tatouage aux fans de la marque peut se révéler contre-productif. Il faut que la marque soit en mesure de sélectionner.

Vers de nouvelles pratiques marketings

Le tatouage marketing est donc une pratique qui se répand parmi les athlètes et autres personnalités du spectacle. En l’échange de frais bien plus élevés qu’un simple verre et un tatouage gratuits, une marque peut s’afficher et s’identifier avec les valeurs incarnées par la personnalité en question. Imaginez un top modèle affichant un tatouage Dior, ou bien un nageur avec un tatouage Arena. Les Jeux Olympiques de Londres commencent bientôt et certains athlètes évoquent déjà la possibilité de faire évoluer les règles de sponsoring en ce sens (5).

(1) Recherche Google
(2) Brand ink: Companies explore tattoo marketing, par Ann Heppermann (Marketplace)
(3) Branding, Identity & Logo Design Explained (Just Creative)
(4) Biais d’autosélection (Wikipedia)
(5) A Bet (and Tattoo) on an Olympian, par Stuart Elliott (New York Times)

Pas d’Eurobonds sans coresponsabilité de la dette

Depuis deux ans, les Eurobonds sont régulièrement remis à l’ordre du jour du débat monétaire Européen. Récemment, François Hollande en est devenu l’apôtre, cherchant en vain à convaincre Angela Merkel des bienfaits de ces obligations (1). Avant lui, Nicolas Sarkozy avait déjà tenté de pousser les Eurobonds comme solution de la crise budgétaire (2), et lui aussi avait failli (3). Plutôt qu’être un débat droite-gauche, il semble surtout que les Eurobonds aient du mal à s’exporter outre-Rhin.

Dans la cacophonie du débat, il est difficile de comprendre les différentes positions et surtout les implications de telles politiques économiques. Sur quoi au juste porte le débat sur les Eurobonds ? Pourquoi certains rejettent-ils une idée pourtant présentée par ses avocats comme une solution à la crise monétaire et financière actuelle ? En fait, les Eurobonds ont de vastes implications qui seraient propres à changer radicalement le fonctionnement de l’Union Monétaire Européenne.

Que sont vraiment les Eurobonds ?

Les Eurobonds ont été proposés par Jacques Delpla, économiste Français au Conseil d’Analyse Economique (CAE) (4) et Jakob von Weizsäcker, économiste Allemand au Thuringian Economics Ministry (5). Leur concept d’Eurobonds, initialement présenté dans un article des Echos du 5 mai 2010 (6), a été développé dans deux publications : The Blue Bond Proposal (7) et Eurobonds : The Blue Bond Concept and its Implications (8).

L’idée des Eurobonds est de fusionner la dette publique des États de la zone Euro à la hauteur de 60% du PIB, c’est-à-dire à la hauteur des critères du Pacte de Stabilité et de Croissance. Une autorité Européenne, plutôt que les États individuels, émettrait et gérerait cette dette. Fusionner les dettes Européennes représentant 6 000 milliards d’Euros ainsi que les limiter à 60% du PIB permettrait aux États bénéficiaires d’accéder à un coût d’emprunt à meilleur marché. Cette dette Européenne serait émise sous forme d’obligations, les Eurobonds.

Au-delà des 60% du PIB la dette publique ne serait pas prise en compte par les Eurobonds et pourrait ne pas être remboursée par les États. Cette distinction permettrait de protéger les Eurobonds de l’insolvabilité de certains États surendettés.

Fusionner la dette c’est fusionner les responsabilités des États membres

Alors que l’Italie, la Grèce, et la France soutiennent ouvertement la création d’Eurobonds, l’Allemagne s’y oppose vigoureusement. En effet, des États qui ont jusqu’à présent fait particulièrement attention à la gestion de leur dette se trouveraient du jour au lendemain liés à la dette plus risquée d’autres États ayant eu une gestion moins responsable et pris un niveau de risque plus élevé.

Il s’agit du problème du passager clandestin (9) où un État ayant fait montre de moins de restreinte budgétaire profiterait quand même des sacrifices économiques investis par les autres États. Imaginez que votre voisin de puisse plus payer l’emprunt sur sa propre maison. De votre coté, vous avez fait des efforts et limité vos dépenses pour pouvoir payer votre emprunt tous les mois. Lui non. Il vient vous voir et vous fusionnez sa dette foncière avec la votre. S’il ne peut plus rembourser sa dette ou prend simplement la décision de ne plus rembourser, alors vous êtes coresponsable du paiement de cette dette. Si grâce à votre gestion responsable vous avez obtenu un taux d’emprunt plus faible que lui, alors en fusionnant les dettes vous courrez le risque que le mauvais crédit de votre voisin augmente votre taux d’emprunt et donc le coût de votre dette. Ce sont en quelques sortes les critiques de l’Allemagne à l’encontre des Eurobonds.

Une autre critique majeure des Eurobonds est la perte de compétitivité entre les États membres de la zone Euro. Guido Westerwelle, le ministre des affaires étrangères allemand, résume le risque ainsi: « Les euro-obligations auront deux conséquences: plus de dette et une compétitivité encore plus faible » (10). Dans la situation actuelle, les États membres sont en situation de concurrence pour attirer les capitaux des investisseurs. Pour accéder aux meilleurs taux, ils doivent afficher une meilleure santé économique et une meilleure gestion que les pays voisins, et que le reste du monde. Bref, ils doivent rester attractifs économiquement. En créant un cartel de la dette publique Européenne, les Eurobonds effacent cette concurrence entre les pays de la zone Euro. Le risque est la disparition de l’attractivité économique et d’une gestion responsable du budget des États au profit du principe du passager clandestin. Au vu de la situation actuelle de gestion irresponsable des déficits publics, on ne peut que penser que ce risque est bien réel. Après dix ans d’efforts et sacrifices consentis par le peuple Allemand pour maintenir une économie forte et compétitive, on comprend pourquoi ils s’opposent si fortement aux Eurobonds.

Vers une Union Européenne plus solide ?

Bien que décriés, les Eurobonds posent une vraie question sur la fondation de l’Eurozone. Si les politiques budgétaires individuelles des États membres de la zone Euro sont liées par l’impact négatif qu’elles peuvent avoir sur les autres États membres, alors nous sommes tous soumis à un destin commun. Fusionner la dette publique est une manière de sceller ce destin commun en demandant à certains peuples Européens de venir en aide aux autres au travers d’une institution et de mécanismes Européens établis. Certaines critiques y relèvent le problème de fusionner artificiellement les pays Européens au niveau économique alors qu’ils ne partagent pas encore cette vision d’un destin commun au sens politique (11). D’autres y voient l’opportunité de sceller plus en avant l’Union Européenne, espérant que la vision politique suivra la cohésion économique. Quoi qu’il en soit, la crise budgétaire Européenne est assurément le fruit d’un manque de contrôle et de cohésion des politiques budgétaires au sein de l’Europe.

Les Eurobonds requièrent donc un plus grand effacement des souverainetés nationales au profit d’institutions Européennes pour assurer que l’émission d’obligations à responsabilité partagée entre les États membres ne débouche pas sur un laisser-faire généralisé et donc en une nouvelle crise budgétaire Européenne (10). Pour réussir, une supranationalité de la dette publique doit donc aussi s’accompagner d’une supranationalisation des politiques fiscales (12).

Peut-être est-ce là le réel bénéfice de la crise budgétaire Européenne, celui de nous avoir tous fait prendre conscience que l’Union Monétaire ne peut se faire sans de solides institutions Européennes qui puissent imposer leur politique économique aux États membres. C’est en ce sens que le premier ministre Italien, Mario Monti, est intervenu ce week end: « Je crois que nous aurons des euro-obligations sous une forme ou une autre, car notre union devient de plus en plus étroite » (10).

(1) Hollande Steals the Show from Merkel, par Carsten Volkery (Spiegel Online)
(2) Sarkozy set to clash with Merkel over Eurobonds, par Sean O’Grady (The Independent)
(3) Merkel-Sarkozy Accord Avoids Eurobond in Favor of Integration to Fix Debt, par Patrick Donahue et Helene Fouquet (Bloomberg)
(4) Jacques Delpla (Bruegel)
(5) Jakob von Weizsäcker (Bruegel)
(6) Dette bleue et dettes rouges pour sauver l’euro, par Jacques Delpla (Les Echos)
(7) The Blue Bond Proposal, par Jacques Delpla et Jakob von Weizsäcker (Bruegel)
(8) Eurobonds: The blue bond concept and its implications, par Jacques Delpla et Jakob von Weizsäcker (Bruegel)
(9) Passager clandestin (économie) (Wikipedia)
(10) Rome parie sur l’adoption d’euro-obligations, Berlin s’y refuse (Le Monde)
(11) Les eurobonds ne remplaceront jamais une solidarité politique, par Erwan Le Noan (Atlantico)
(12) Les eurobonds ne peuvent fonctionner qu’avec un partage des souverainetés nationales, par Jean-Luc Sauron (Atlantico)

Sortir de la crise : la nécessité du Pacte Budgétaire Européen

Il y a une chose que le monde économique déteste plus que tout c’est l’instabilité. L’instabilité et l’incertitude qui en résulte empêchent les investisseurs d’investir, les consommateurs de relancer l’économie, les entreprises de se développer, et les emplois d’être créés. Or, les incertitudes pesant sur la zone Euro sont multiples et viennent de toutes parts : la Grèce remboursera-t-elle ses prêts ? La Grèce restera-t-elle dans la zone Euro ? D’autres pays comme l’Espagne vont-ils tomber dans la même impasse ? L’Europe a-t-elle vraiment les liquidités pour sortir les pays de la crise ? La France va-t-elle rejeter le Pacte Budgétaire Européen (1) ? Les nouveaux dirigeants Européens vont-ils s’accorder avec les anciens sur la stratégie économique ? Les institutions Européennes sont-elles vraiment capables d’empêcher que les mêmes erreurs se reproduisent ailleurs et à l’avenir ?

L’instabilité dans laquelle s’enfonce la zone Euro depuis des mois ne semble pas avoir de fin. Au dernier chapitre, Alexis Tsipras, le leader de la formation politique Grecque d’extrême gauche Syriza – et l’un des favoris pour remporter les élections prochaines – affirme vouloir geler les accords de sauvetage financier conclus avec les autres pays de la zone Euro et le FMI et geler le paiement de la dette Grecque (2). Selon lui, le remède serait trop dur pour le patient Grec.

Même si il est vrai que les Grecques ont déjà souffert de plus de deux ans d’austérité – depuis Octobre 2009 (3) – pour résoudre une crise d’où ils semblent ne pas pouvoir sortir, arrêter le remède s’apparente au comportement d’un malade du cancer qui arrêterait sa chimiothérapie. Certes, le traitement n’est pas bon à prendre, mais l’arrêter ne mène qu’à une seule issue : la mort, ou la ruine dans le cas de la Grèce.

Pour enfoncer encore plus le clou, Moody’s vient d’abaisser sa note du crédit de la Grèce dû aux incertitudes quand au maintient de la Grèce dans la zone Euro (4). Cet abaissement de la note de la dette Grecque est loin d’être la première car depuis Décembre 2009, les analystes n’ont cessé de revoir leurs notes à la baisse (3). Quand on pense que la Grèce a atteint le fond, il se dérobe à nouveau sous ses pieds.

Mais ne nous fixons pas sur la Grèce. Le mal est à notre porte.

Depuis les élections présidentielles, la volonté de François Hollande de ne pas ratifier le Pacte Budgétaire Européen et son incapacité à sceller un nouvel accord avec les dirigeants Européens, ont aussi largement jeté de l’huile sur le feu de l’incertitude et de l’instabilité. Même si il partage la responsabilité de l’instabilité, ce n’est pas propre à François Hollande. Depuis 2003, presque dix ans, la France ne respecte plus les normes de déficit de la zone Euro. Tout comme François Hollande avant lui, Nicolas Sarkozy avait annoncé dès le début de son mandat qu’il ne souhaitait pas immédiatement respecter les engagements du Pacte de Stabilité et de Croissance. Son plan de relance par la dépense publique n’a jamais porté ses fruits et quand la crise de la zone Euro est arrivée fin 2009, il lui a fallut fait machine arrière.

Une situation générale en Europe.

Depuis la création de la zone Euro, seuls quatre pays Européens ont respecté les critères de convergence de manière continue : l’Estonie, la Finlande, le Luxembourg, et la Suède – ce dernier n’appartenant même pas à la zone Euro. Sous la pression des comportements délictueux de ses pays membres et de la crise, la zone Euro dans son ensemble ne respecte plus ces critères depuis 2003 (5).

Un problème est simple à identifier mais difficile à résoudre.

Sans mesure contraignante, chaque pays de la zone Euro a un plus grand intérêt à tricher sur le respect des critères qu’à les respecter, soit pour relancer son économie en espérant que les autres pays paieront l’addition pour eux, soit par manque de courage politique. Or ce sont ces critères qui assurent une certaine homogénéité et stabilité économique au travers de la zone Euro. Sans ces critères, il n’y a pas de convergence possible qui permette la réussite d’une monnaie unique.

Certes, certains contrôles ont été mis en place au sein du Pacte de Stabilité et de Croissance, mais leur mise en application a été peu hétérogène. La surveillance multilatérale qui basée sur les déclarations de chaque pays membre sur leurs propres dépenses, est sensée permettre le suivi des critères de la zone Euro, et la procédure de déficit excessif est sensée dissuader de toute écart en imposant des recommandations pour le retour aux critères ainsi que de potentielles sanctions en cas de non respect de ces recommandations (6).

Tout d’abord, la surveillance multilatérale est basée sur la déclaration des états membres. Or, on l’a vu avec la Grèce et aussi avec d’autres pays de la zone Euro, sans transparence ni contrôle d’une autorité tierce, ces déclarations peuvent être fausses, voire falsifiées (7).

D’autre part, la procédure de déficit excessif a été largement appliquée en fonction du poids politique de chaque pays et non-pas de manière uniforme. Ainsi alors qu’une procédure punitive a été initiée a l’encontre du Portugal et de la Grèce en 2002 et en 2005, dans la même période aucune sanction n’a été appliquée a l’encontre de l’Allemagne ou de la France (5). Cela a largement affaibli la capacité de dissuasion de la procédure de déficit excessif, ainsi que la confiance des marches dans la réalité des critères de convergence.

Pire, en mars 2005 et a la demande de la France et de l’Allemagne, les règles de contrôle ont été encore plus relâchées (5), un État en récession étant dispensé de la procédure de déficit excessif et la procédure elle-même étant rallongée (6).

Sans contrôle et sans sanction, on comprend maintenant facilement comment la zone Euro est parvenue à une telle débâcle. Certes, la Grèce est responsable de ses falsifications et de ses excès, mais elle n’est pas la seule. Et surtout, les pays Européens n’ont jamais donne aux institutions les moyens de réellement imposer le Pacte de Stabilité et de Croissance.

Peut-on réformer le Pacte de Stabilité et de Croissance ?

La reforme de 2011 vise à résoudre certains de ces problèmes. On peut cependant douter de la capacité de cette reforme à être appliquée par les pays Européens quand tous ne l’ont pas encore ratifié et surtout que la présidence Française – pays majeur dans la fondation Européenne – a déjà annoncé qu’une telle reforme ne serait pas mise en place dans son état (8). La zone Euro semble être dans une impasse.

Les pays membres ont mis plus d’un an pour s’accorder sur le nouveau volet du Pacte de Stabilité et de Croissance, le Pacte Budgétaire Européen, de février 2011 (9) à mars 2012 (10). Ce pacte a été validé après d’âpres négociations et il est toujours en instance de ratification par une majorité d’États membres. On imagine donc très difficilement comment le président Français pourrait le changer sans faire s’écrouler ce château de carte. Et surtout, combien de temps faudrait-il pour aboutir à un nouvel accord et le ratifier. La crise n’attend pas.

Quelles portes de sortie pour l’Europe ?

Il existe cependant deux solutions et l’Irlande et l’Espagne viennent de nous en montrer le chemin.

Tout d’abord il est possible que François Hollande change sa position et décide finalement de valider le Pacte Budgétaire Européen dans son état. Il s’était donné 45 jours depuis son élection du 6 mai, pour réformer ce pacte, et il ne semble pas plus avancé aujourd’hui qu’il l’était il y a 26 jours.

De plus, plusieurs pays ont déjà ratifié ce pacte dans son état : les Irlandais (11) viennent de le faire, mais avant eux la Grèce (10), le Portugal (10), le Danemark (12), et la Suède (12). Or, si 12 États ratifient ce pacte, le nouveau Pacte de Stabilité et de Croissance est mis en application dans son état.

Plus d’États ratifient ce pacte, plus la France fait figure de cavalier seul et moins la position de François Hollande sera tenable. Une porte de sortie pour lui pourrait être de ne pas ratifier le pacte mais de le mettre en application quand même du fait que le Corum des 12 États membres serait quand même atteint sans la France.

L’Espagne vient aussi de nous proposer une autre porte de sortie (13). Face a des institutions qui n’ont jamais vraiment eu d’autorité pour appliquer les principes de convergence, face a des gouvernements qui eux-mêmes sont incapables de s’accorder sur ces principes, l’exemple du refus de ratification par François Hollande n’étant qu’un parmi de nombreux autres, ni même de les appliquer, l’Espagne propose la création d’une autorité fiscale supranationale avec pouvoir de contrôle et d’harmonisation entre le pays Européens (13).

Même si cette position n’est pour l’instant que soutenue par le gouvernement Espagnol, elle semble résonner avec celle du président de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi qui pousse pour une solution plus globale pour résoudre les déficits de la politique économique, et celle de l’Allemagne qui souhaite plus d’intégration Européenne et plus de contrôle sur les finances publiques nationales (13).

Mais une telle solution, qui mènerait irrémédiablement aussi à une autorité politique Européenne forte, se heurte au fédéralisme de certains pays comme la France, l’Autriche, et la Finlande (13).

Avec les échéances électorales Françaises et Grecques – toutes deux le 17 juin – il y a peu de chances qu’une solution soit trouvée d’ici un voire deux mois. Par manque de cohésion entre les nouveaux et les anciens dirigeants européens élus et par incertitude électorale, de crise économique la crise est surtout devenue politique. Après plus de deux ans, le feuilleton de la crise budgétaire de la zone Euro n’est toujours pas prêt de se terminer.

(1) Pacte budgétaire européen (Wikipedia)
(2) Greek leftists vow to scrap ‘deadly medicine’ bailout, par John Hadoulis (AFP)
(3) A brief history of the Greek debt crisis, par Ariel Zirulnick (The Christian Science Monitor)
(4) Greece’s Credit Rating Cap Cut by Moody’s on Euro Exit Risk, par Angus Whitley (Bloomberg)
(5) Stability and Growth Pact (Wikipedia)
(6) Pacte de Stabilité et de Croissance (Wikipedia)
(7) Brussels attacks Greece over false data, par Tony Barber et Kerin Hope (Financial Times)
(8) Pacte de stabilité: François Hollande menace de le bloquer s’il « ne contient pas de mesures de croissance » (Le Huffington Post / AFP)
(9) La problématique de l’euro et le Pacte de compétitivité et de stabilité, par Daniel Spoel (Forum Permanent de la Société Civile Européenne)
(10) Après la Grèce, le Portugal ratifie à son tour le pacte budgétaire européen (AFP)
(11) L’Irlande dit « oui » au pacte européen (L’Expansion/AFP)
(12) Le Danemark et la Suède ont ratifié le pacte budgétaire européen (Les Echos)
(13) Spain urges euro fiscal authority to end crisis, par Julien Toyer (Reuters)

Peut-on bloquer le prix de l’essence ?

Bloomberg a récemment publié un classement de 55 pays en fonction du prix moyen de l’essence à la pompe, le 12 mai 2012 (1). 16 des 17 pays les plus chers sont tous en Europe, la France arrivant en 11ème position. Cette année le prix de l’essence est monté en France de 7,5%.

Doit-on bloquer le prix de l’essence en France ?

Le blocage du prix de l’essence a été la première mesure abandonnée par le candidat-élu François Hollande, le lendemain même de son élection. Officiellement la raison est que le prix du pétrole descend.

Mais la fluctuation du prix du pétrole à la hausse ou à la baisse n’est pas une nouvelle chose. Et la tendance de ces 40 dernières années est largement à la hausse. En fait, le prix du Brent est juste redescendu aujourd’hui au niveau de décembre 2011, soit seulement cinq mois en arrière (2). C’est une goutte d’eau au milieu des multiples chocs pétroliers que nous avons traversés. De plus, l’objectif d’une fixation du prix de l’essence est justement d’éviter une telle variation de prix. Plutôt que d’attendre patiemment que le prix du pétrole baisse à un niveau raisonnable – soyons honnêtes, ceci a très peu de chance d’arriver – pourquoi ne pas fixer ce prix maintenant et encore plus bas une fois pour toutes ? Pourquoi alors abandonner le blocage du prix de l’essence dès la première variation de prix ?

Bloquer le prix de l’essence aurait un coût pour l’État Français.

Comment bloquer le prix de l’essence en France ? Il y a en fait quatre manières d’y arriver, en théorie : l’utilisation des réserves stratégiques, le subventionnement du prix de l’essence, la TIPP (la Taxe Intérieure sur les Produits Pétroliers) flottante, et la nationalisation des réserves pétrolières nationales. Dans la pratique ce n’est pas si facile. Jetons-y un coup d’œil.

Les réserves stratégiques Françaises

Les réserves stratégiques françaises ne représentent que 90 jours de la consommation moyenne de pétrole en France (27% de la consommation annuelle) (3). Certes, les gouvernements et hommes politiques utilisent régulièrement l’argument des réserves stratégiques pour rassurer leur électorat, particulièrement en périodes électorales. Mais la réalité est que ces réserves ne sont pas suffisantes pour influencer les prix ou les bloquer de manière durable, c’est-à-dire au delà de quelques semaines voire d’un ou deux mois.

Ces réserves ont en fait été conçues pour permettre à un pays de résister à un arrêt de l’approvisionnement en pétrole comme lors d’une guerre, pas pour influencer le prix à la pompe. Une preuve empirique de l’incapacité des réserves stratégiques à fixer le prix du pétrole est que pas une fois un gouvernement Français n’a bloqué avec succès le prix de l’essence en utilisant les réserves stratégiques et ce malgré les nombreux chocs pétroliers de ces 40 dernières années.

Donc si ces réserves ne sont pas suffisantes, alors pourquoi ne pas les augmenter ?

Tout simplement parce que cela reviendrait à faire acheter du pétrole par l’État au prix du marché pour le revendre moins cher aux Français. Cela reviendrait à subventionner le prix de l’essence en vendant à perte. Financer le prix du pétrole par le biais d’une aide du gouvernement aurait comme effet d’accroître le déficit public déjà béant. Ce déficit s’élève aujourd’hui a presque 90% du PIB (4). En terme de déficit public, depuis 2007 la France ne respect aucun des critères d’adhésion l’union monétaire Européenne. Donc toute politique économique qui viendrait à accroître encore ce déficit est particulièrement difficile voire impossible à mettre en œuvre. Il faudrait que l’État compense par une autre source de revenu.

La TIPP flottante

Une autre solution que les réserves stratégiques ou que de subventionner le prix de l’essence serait d’avoir une TIPP flottante, c’est-à-dire une TIPP qui évoluerait en fonction du prix de l’essence. Moins de TIPP quand les prix montent veut dire moins de revenus pour l’État. Ils faut alors que l’État compenser le manque à gagner. Jusqu’à présent les gouvernements de droite et de gauche ont toujours refusé de toucher à la TIPP et pour juste cause. En 2011, la TIPP devrait rapporter 14,1 milliards d’Euros, ce qui représenterait 5,5% des recettes fiscales (5). On comprend comment en période de crise économique mondiale et de difficulté budgétaire, toucher à cette manne peut être dangereux pour les finances publiques.

En théorie il existe une solution pour la TIPP flottante. Il faudrait qu’en période de baisse du prix de l’essence la TIPP collecte des revenus supplémentaires et suffisants pour compenser le manque à gagner de la TIPP en période de hausse du prix de l’essence. Mais dans la pratique et dans le contexte actuel, cette solution ne peut être appliquée. Les réserves mondiales de pétrole s’épuisent rapidement. La consommation mondiale ne cesse d’augmenter, notamment sous la pression de l’émergence des pays BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) (6). Dans un contexte d’une hausse générale du prix du pétrole, les baisses momentanées du prix de l’essence ne peuvent suffirent à compenser le manque à gagner de la TIPP flottante.

Le modèle Vénézuélien

La dernière solution est celle d’Hugo Chavez qui, comme l’indique le classement du Vénézuéla par le rapport Bloomberg, a été mise en place avec succès. Mais cette solution est propre au Venezuela car elle requiert d’avoir de larges exploitations de pétrole sur le territoire national, ce que n’a pas la France. Il s’agit de nationaliser les ressources pétrolières nationales, ainsi que toute l’industrie pétrolière d’amont en aval, pour distribuer le pétrole sur le territoire national avec un large discount. Les profits des exports permettent de financer ce discount du prix du pétrole sur le territoire national. Mais le Vénézuéla possède la deuxième réserve de pétrole la plus grande au monde (7), est le 12ème producteur de pétrole au monde, et en exporte une large partie. En comparaison, la France est 53ème avec une production seulement de 85 ;000 barils par jour (8). Pas de quoi subvenir aux besoins intérieurs (1,8 millions de barils par jour) et encore moins exporter pour financer un blocage des prix sur le territoire national (9).

En réalité la France – tout comme la plupart des pays occidentaux et y compris les États-Unis – a aujourd’hui très peu de marge de manœuvre pour une politique volontariste sur le prix de l’essence. Cela n’empêchera jamais des hommes politiques désireux d’être élus de suggérer de telles mesures. Mais ne nous faisons pas d’illusion sur la mise en application de telles promesses.

Terminons tout de même sur une bonne nouvelle. Le même rapport Bloomberg classe aussi les pays par « douleur à la pompe », qui rapporte le coût de l’essence au revenu moyen par habitant. Selon cette mesure, la France est 35ème, soit juste un peu en dessous de la moyenne des 55 pays du classement. C’est plutôt une bonne nouvelle puisque cela indique que même si l’essence reste chère en France, les revenus plus élevés qu’ailleurs permettent de compenser ce coût supplémentaire, au moins par rapport aux autres pays.

(1) Highest & Cheapest Gas Prices by Country, par Tom Randall (Bloomberg)
(2) Brent oil price hits lowest level since December, AFP (SteelGuru)
(3) Repère sur les stocks stratégiques pétroliers en France (Ministère de l’Ecologie du Developement Durable et de l’Energie)
(4) Dette Publique de la France (Wikipedia).
(5) Baisser la TIPP? Une mesure coûteuse, par Gaël Vaillant (JDD)
(6) Energie fossile : les réserves s’épuisent, pas la polémique (Chambre de Commerce et d’Industrie Suisse-Algérie)
(7) Venezuela (US Energy Information Administration)
(8) The World Factbook, Country Comparison: Oil Production (US Central Intelligence Agency)
(9) The World Factbook, Country Comparison: Oil Consumption (US Central Intelligence Agency)

Facebook et la saturation du web

Le 18 mai 2012 restera à jamais un jour historique dans les anales du web et de l’économie. En son premier jour de cotation, Facebook a levé 16 milliards de dollars, mettant sur le marché 421 million d’actions vendues à 38 dollars l’unité (1). Il s’agit là de la plus grande introduction de l’histoire de la bourse. À 104 milliards de dollars, Facebook rejoint instantanément le club restreint des sociétés les plus valorisées du NASDAQ, les blue chips.

Mais cette première journée n’a pas été sans heurts. L’action de Facebook a changé de nombreuses fois de direction, évoluant avec beaucoup de volatilité entre 38 et 45 dollars, soit un écart de plus de 18% dans la même journée. Plus de 580 million d’actions ont ainsi été échangées, soit bien plus que le nombre d’actions ayant été mises sur le marché. Assurément, cette fébrilité indique bien qu’une introduction en bourse réussie ne présage pas pour autant d’un succès à plus long terme.

Avec 900 million d’utilisateurs (2), chaque utilisateur est ainsi valorisé par les investisseurs à 115 dollars. C’est un chiffre particulièrement élevé pour une société du web qui ne génère aujourd’hui que 36 cents de revenus par utilisateur. En comparaison, Google est valorisé presque deux fois plus à 195 milliards de dollars mais génère 2,18 dollars de revenu par utilisateur : six fois plus (3).

Une telle entrée en bourse fracassante ainsi qu’une telle survalorisation ne peuvent qu’augmenter encore plus la pression sur Facebook pour produire des revenus à la hauteur de telles attentes. À présent cotée, l’entreprise doit se soumettre à la pression des investisseurs de New York. Il est difficile donc de concevoir que l’entreprise ne sera pas profondément touchée par un changement d’objectifs économiques. Plus d’investisseurs publics dans le capital de Facebook se traduira naturellement par une pression accrue pour atteindre une plus grande rentabilité à court et à moyen terme.

Mais comment accélérer la rentabilité ?

De deux choses l’une. Soit Facebook acquiert plus d’utilisateurs à moindre coût, soit l’entreprise génère plus de revenus de chacun de ses utilisateurs. Atteindre ces deux objectifs en même temps serait encore mieux.

Or, avec 900 millions d’utilisateurs, une population mondiale de 7 milliards dont les deux tiers n’ont pas accès a Internet (soit 2,3 milliards d’utilisateurs Internet) (4), même en atteignant 100% du marché potentiel et en multipliant ainsi sa base d’utilisateurs de 2,5 fois, Facebook ne peut atteindre les objectifs de rentabilité des investisseurs.

Facebook doit donc augmenter son revenu par utilisateur, de manière importante et rapide.

Cette situation de saturation du marché n’est pas unique à Facebook, car il s’agit en fait d’une forte tendance actuelle pour l’industrie du web. Citons par exemple Netflix, le site de location de videos en ligne, et Groupon, le site de discounts. Tous deux sont aujourd’hui cotés en bourse. Tous deux ont atteint un énorme succès en termes de nombre d’utilisateurs sur le territoire Américain. Mais tous deux sont aujourd’hui confrontés à la saturation de leur marché d’utilisateurs. Ainsi, avec 24,4 millions d’utilisateurs aux Etats-Unis (5) pour 89 millions de foyers équipés d’Internet (6), Netflix se doit d’assurer sa croissance par une plus grande rentabilité par utilisateur. Et c’est un réel dilemme car Netflix et Groupon n’ont que très peu de marge de manœuvre pour augmenter leurs tarifs.

Mais il y a une grande différence entre Facebook d’un côté et Netflix et Groupon de l’autre. Les clients potentiels de Netflix et de Groupon sont aujourd’hui assaillis par de multiples offres concurrentes, maintenant une énorme pression sur la marge d’exploitation de ces entreprises. Facebook reste encore aujourd’hui hors de portée de ses concurrents. L’initiative de Google Plus semble avoir fait long feu et pour l’instant Pinterest reste plus positionné comme un complément de Facebook. Mais dans l’univers de l’Internet de telles situations peuvent évoluer très rapidement et tout avantage dure rarement bien longtemps.

(1) Facebook Raises $16 Billion in I.P.O., par Evelyn M. Rusli et Peter Eavis (DealB%k).
(2) Facebook Finds Greatest Number of Friends in America: Nielsen, par Nathan Eddy (eWeek).
(3) The Two Things Holding Facebook Back, par Agustino Fontevecchia (Forbes).
(4) Internet Usage and World Population Statistics, par Miniwatts Marketing Group.
(5) Add it Up: Crunching Numbers for Apple, Amazon, Netflix and Jeremy Lin, par Tim Carmody (Wired).
(6) Quick Stat: Three in Four US Households Will Be Online Next Year, par Stephanie Reese (eMarketer)